MOZAMBIQUE : Le coût économique et social de l’insécurité

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Le 13 novembre dernier, le méthanier Sponsor LNG quittait le bassin de la Rovuma, au large du Mozambique, avec à son bord la première cargaison de gaz naturel liquéfié (GNL) produite par ce pays, en direction de l’Europe. Un évènement attendu de longue date, et qui concrétise un début de réalisation du projet d’exploitation des réserves gazières, objet d’attentes innombrables dans un des pays les plus pauvres du monde.

« C’est avec grand honneur que j’annonce le début de la première exportation de gaz naturel liquéfié » a déclaré le 13 novembre le président du Mozambique Filipe Nyusi dans une vidéo diffusée à cette occasion. Cette intervention du chef de l’État souligne de fait l’importance que tous les acteurs socio-économiques et politiques du pays accordent à l’exploitation du gaz naturel, sachant que le Mozambique dispose des neuvièmes réserves les plus importantes de la planète, et pourrait exporter jusqu’à 60 millions de tonnes de gaz par an.

Mais l’exploitation de cette manne gazière est sans cesse remise en question depuis plusieurs années en raison de l’insurrection qui ravage la région à majorité musulmane de Cabo Delgado, où se trouve l’essentiel des réserves identifiées jusqu’ici. Une situation qui a connu en 2022 un début d’amélioration, mais dont le caractère endémique inquiète jusqu’à l’Union européenne, qui vient justement de débloquer des fonds pour soutenir les forces armées africaines qui œuvrent à la stabilisation de la région.

Juguler l’insécurité dans le Cabo Delgado

« L’Union européenne discute de la fourniture d’un soutien aux troupes rwandaises déployées au Mozambique », déclarait courant octobre Nabila Massrali, porte-parole de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité. L’Union européenne avait déjà approuvé, le mois précédent, l’octroi de 15 millions d’euros à la Southern African Development Community (SADC), qui s’est engagée dans la résolution du conflit au Cabo Delgado.

Depuis fin 2017, cette région du nord du pays est la cible d’une insurrection islamiste particulièrement violente qui a fait plusieurs milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés. La situation s’est quelque peu améliorée en 2021 grâce à l’intervention militaire des pays de la SADC et surtout à celle des forces armées rwandaises, opérations qui ont permis la reprise des principales villes de la région, dont celles de Palma et de Mocimboa da Praia.

Pour soutenir l’intervention rwandaise qui semble déterminante, l’Union Européenne a décidé, le 2 décembre dernier, de lui consacrer 20 millions d’euros dans le cadre de l’EPF (European Peace Facility), un budget dédié à la prévention des conflits et à la consolidation des initiatives des partenaires œuvrant dans ce sens. Outre le soutien constant à la stabilisation de l’Afrique en général, la sécurisation de la région et la reprise des projets gaziers sont en effet essentielles pour les pays du Vieux Continent confrontés à la fin de l’abondant gaz russe bon marché, et aux prix exorbitants du GNL américain.

Les principaux projets gaziers toujours en standby

La découverte, en 2010, d’immenses réserves de gaz naturel dans le sous-sol de Cabo Delgado a apporté beaucoup d’espoir au peuple mozambicain. Mais pour l’instant, les retombées économiques et sociales du projet restent faibles : les programmes de construction et d’exploitation du gaz naturel ont tous connu un sévère coup d’arrêt en raison de l’insurrection islamiste.  

Le Français TotalEnergies, qui a investi 20 milliards d’euros dans son projet Afungi, avait ainsi dû mettre en pause son projet dans la régionà la suite d’une offensive meurtrière sur le site « 1 » de son exploitation.

Les autres énergéticiens avaient, en revanche, opté dès le départ pour des solutions moins tributaires des aléas sécuritaires, mais dont les conséquences positives sur l’économie locale sont également moindres. ENI a donc choisi de liquéfier le gaz en mer, loin des côtes et de la menace terroriste. D’ailleurs, c’est depuis sa plateforme Coral Sul, qu’a été expédiée la première cargaison de GNL en novembre dernier. Une seconde installation offshore est actuellement à l’étude, mais sa construction nécessiterait au moins trois années. ExxonMobile, qui avait initialement prévu une installation à terre, pourrait se diriger également vers une solution offshore.

Les regards se tournent donc surtout vers TotalEnergies, dont l’activité mozambicaine est encore en standby. De fait, malgré les progrès militaires enregistrés notamment par les troupes rwandaises, le groupe français ne reprendra la construction de ses installations que lorsque, selon les termes de Patrick Pouyanné, son PDG, « la vie reprendra son cours, avec les services de l’Etat et la population », une condition sine qua non réaffirmée en début d’année 2022 lors de sa visite officielle à Maputo.

Ainsi, même si le président Filipe Nyusi appelle de ses vœux la reprise des projets gaziers, ExxonMobile et TotalEnergies souhaitent une véritable stabilisation de la région avant de reprendre leurs projets respectifs, allant au-delà de la simple sécurisation des abords immédiats de leurs emprises.

Un apport considérable à l’économie du Mozambique

Si la situation sécuritaire crispe à ce point le Mozambique, c’est que les projets d’exploitation gazière doivent lui apporter un développement économique sans précédent dans son histoire. À Maputo, on veut croire au scénario du « Qatar africain », ce pays du Golfe devenu le 3e pays le plus riche du monde en PIB/habitant grâce à l’exploitation de ses réserves de gaz et de pétrole. « Le gaz est une ressource qui a un énorme potentiel de transformation économique, non seulement grâce aux revenus qui proviendront des exportations, mais aussi pour contribuer à une croissance économique accrue et à la diversification de l’économie mozambicaine », a affirmé Max Tonela, ministre mozambicain de l’Économie et des Finances.

Des dizaines de milliers d’emplois sont effectivement attendus comme retombée du projet. Des emplois locaux, essentiellement, puisque tous les énergéticiens se sont engagés à former et à engager des Mozambicains en priorité. ENI a déclaré avoir d’ores et déjà formé plus de 1000 locaux, et ExxonMobile prévoit la création de plusieurs milliers d’emplois locauxpour la seule phase de construction de son exploitation gazière.

De nombreuses branches professionnelles sont également dans les starting-blocks pour s’associer dès que possible aux projets portés par les énergéticiens et le gouvernement. 45 000 emplois indirects sont prévus, dont une bonne partie dans la métallurgie. Mozal, deuxième plus grande fonderie d’aluminium africaine, dont le siège social se trouve à Matola, près de Maputo, projette d’ores et déjà une forte augmentation de son activité pour être à la hauteur de la future demande en matériaux, qui devrait excéder 200 000 tonnes pour les seules infrastructures d’ENI et de Total.

L’entreprise française a d’ailleurs signé, le 17 novembre dernier, un accord avec l’Institut Industriel et Commercial de Pemba visant à la formation de 390 jeunes dans la région de Cabo Delgado. Des formations qui couvriront notamment les domaines du traitement du pétrole et du gaz, de la mécanique, de l’hôtellerie ou du tourisme. Stéphane Le-Galles, directeur du projet Mozambique LNG chez TotalEnergies, a expliqué que même si les opérations du groupe étaient encore suspendues dans la région, l’entreprise souhaite rester « engagée dans le développement du pays et de Cabo Delgado en particulier ». Ce partenariat entre dans le cadre d’un accord plus global passé entre TotalEnergies et le gouvernement mozambicain visant à la formation de 2500 jeunes au total.  

Valige Tauabo, gouverneur de Cabo Delgado, assistant le 29 novembre dernier à l’arrivée du premier navire commercial en deux ans à Mocimba da Praia, compte lui aussi sur la reprise des projets gaziers. L’insurrection islamiste s’étant initialement construite sur la misère régnant dans cette région pauvre et isolée du Mozambique, le gouvernement local espère que le développement économique apporté par l’exploitation des réserves de gaz enclenchera enfin un cercle vertueux de croissance, d’emploi et de stabilité.

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